JACQUES ELLUL : LA TECHNIQUE OU L’ENJEU DU SIECLE

Cet essai très fouillé, à la croisée de la critique sociale et de la philosophie, est devenu un classique. LA TECHNIQUE OU L’ENJEU DU SIECLE vient avec deux autres oeuvres que seront Le système technicien, en 1977 et Le bluff technologique, en 1988.
Jacques Ellul, philosophe chrétien, a inspiré des gens aussi différents que l’écologiste radical Ivan Illitch et le terroriste Ted Kaczynski (alias Unabomber).

Présentation

Il ne s’agit pas dans ce livre d’une description des diverses techniques dont l’accumulation forme la civilisation technicienne, bien que l’auteur remonte jusqu’aux techniques primitives, examine celles de la Grèce, de Rome, le XVIe siècle, la révolution industrielle, etc. Il ne s’agit pas davantage pour lui de tenter un bilan positif ou négatif de ce qui est actuellement accompli grâce aux techniques. Car ce que l’on appelle en général ainsi ne sont que des vues fragmentaires et superficielles. Il ne s’agit pas, enfin, de porter un jugement éthique ou esthétique sur la technique. L’auteur a essayé seulement de transcrire, traduire, de transmettre au moyen d’une analyse globale une prise de conscience, à la fois concrète et fondamentale, du phénomène technique dans son ensemble. (pp. V-VI)

La technique est orientale

La technique est essentiellement orientale: c’est dans le Proche-Orient principalement que la technique se développe. Et elle ne comporte presque pas de fondements scientifiques. La technique tout entière tournée vers l’application ne connaît pas de théories générales: on sait que ce sont les théories générales qui, seules, donnent naissance à un mouvement scientifique. Cette prédominance de la technique en Orient, et dans tous les domaines permet de rectifier un leit-motiv: « l’esprit oriental serait tourné vers le mystique et n’a pas eu d’action concrète alors que l’Occidental serait tout entier tourné vers le savoir-faire, vers l’action donc vers la technique ». En réalité nous constatons que L’Orient est au départ de toute action, autrefois et primitivement technique au sens courant, par la suite spirituelle et magique (p. 25).

Universalisme technique

La technique englobe maintenant la civilisation. Des tentatives de culture, de liberté, de poésie, etc., sont simplement insérées dans ce classeur gigantesque, dans ce fichier vivant qu’établit la technique (p. 379). Ainsi se constitue un monde UNITAIRE et TOTAL. Il est parfaitement vain de prétendre soit enrayer cette évolution, soit la prendre en main et l’orienter. Les hommes, confusément, se rendent compte qu’ils sont dans un univers nouveau, inaccoutumé. Et de fait, c’est bien un nouveau milieu pour l’homme. C’est un système qui s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire est tellemnt développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel et qu’il n’a plus de relations qu’avec ce médiateur fait de MATIERE ORGANISE, participant à la fois au onde des vivants et au monde de la matière brute. Enfermé dans son oeuvre artificielle, l’homme n’a aucune porte de sortie, il ne peut la percer pour retrouver son ancien milieu, auquel il est adapté depuis tant de siècles.

Il est aisé de se glorifier d’échapper à ce que l’homme a toujours considéré comme une nécessité – que la pesanteur vaincue permette désormais de voler! Mais cette victoire est au prix d’une soumission, plus grande encore, à une nécessité plus rigide, la nécessité artificielle, qui domine nos vies (p. 389).

1/2) La technique a créé un milieu inhumain

La machine a créé un milieu inhumain, concentration des grandes villes, manque d’espace, usines déshumanisées, travail des femmes, éloignement de la nature. La vie n’a plus de sens. Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui  crée ce monde, c’est la machine. La technique va encore plus loin, elle intègre la machine à la société, la rend sociable. Elle lui construit le monde qui lui était indispensable, elle met de l’ordre là où le choc incohérent des bielles avaient accumulé des ruines. Elle est efficace. Mais lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe. En cela la situation de la technique est radicalement différente de celle de la machine. La technique forme un monde dévorant qui obéit à ses lois propres, la technique repose sur la combinaison de procédés techniques antérieurs. C’est cette recherche du « one best way » qui forme à proprement parler le moyen technique, et c’est l’accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique : il n’y a plus d’activité humaine qui maintenant échappe à cet impératif technique, il y a la technique économique, la technique de l’organisation, et même la technique de l’homme (médecine, génétique, propagande, techniques pédagogiques…) ; exit les traditions humaines.

L’atomisation des individus confère à la société la plus grande plasticité possible, elle est une condition décisive de la technique : c’est en effet la rupture des groupes sociaux originels qui permettra les énormes déplacements d’hommes au début du XIXe siècle et assure la concentration humaine qu’exige la technique moderne.  Il faut arracher l’homme à son milieu, à la campagne, à ses relations, pour l’entasser dans les cités. La technique est maintenant le lien entre les hommes, c’est par elle qu’ils communiquent, elle est devenue le langage universel. Aujourd’hui chaque homme ne peut avoir de place pour vivre que s’il est un technicien. On pourrait même dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, qu’ils sont tous orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, si bien que la technique progresse continuellement par suite de cet effort commun. En réalité la technique s’engendre elle-même ; lorsqu’une forme technique nouvelle apparaît, elle en conditionne plusieurs autres, la technique est devenue autonome. Il faut toujours l’homme, mais n’importe qui fera l’affaire pourvu qu’il soit dressé à ce jeu !

Prenons l’exemple de l’urbanisation. Comme la vie en ville est en grande partie intolérable, se développe la technique des distractions. Toutes les opérations de la vie, depuis le travail et les destructions jusqu’à l’accouchement et à la mort, sont des opérations envisagées sous leur angle technique. Beaucoup disent que ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage que l’homme en fait. C’est méconnaître résolument la  réalité technique : ceci supposerait que l’on oriente la technique dans un sens moral. Or c’est précisément l’un des caractères majeurs de la technique de ne pas supporter de jugement moral, d’en être indépendante. Par contre tout ce qui est technique, sans distinction de bien et de mal, s’utilise forcément quand on l’a en mains. Telle est la loi majeure de notre époque.

Il faudrait en revenir au véritable but de la science qui n’est pas l’application technique, mais la CONTEMPLATION.

2/2) La technique sert à faire obéir la nature

La technique sert aussi à faire obéir la nature. Nous nous acheminons rapidement vers le moment où nous n’aurons plus de milieu naturel. La technique détruit, élimine ou subordonne le monde naturel et ne lui permet ni de se reconstituer, ni d’entrer en symbiose avec elle. L’accumulation des moyens techniques crée un monde artificiel qui obéit à des ordonnancements différents. Mais les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide : seules des inventions toujours plus nombreuses pourront compenser les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole… et même eau). Le nouveau progrès va accroître les problèmes techniques, et exiger d’autres progrès encore. Mais l’histoire montre que toute application technique présente des effets imprévisibles et seconds beaucoup plus désastreux que la situation antérieure. Ainsi les nouvelles techniques d’exploitation du sol supposent un contrôle de l’Etat de plus en plus puissant, avec la police, l’idéologie, la propagande qui en sont la rançon. Alors qu’il y avait des principes de civilisation différents, tous les peuples aujourd’hui suivent le même mouvement : les forces destructrices du milieu naturel ont maintenant gagné tout le globe. La technique est sacrée, sans elle l’homme moderne se retrouverait pauvre, seul et nu, cessant d’être l’archange qu’un quelconque moteur lui permettait d’être à  bon marché. Ce n’est plus la nécessité de la nature, c’est la nécessité de la technique qui devient d’autant plus contraignante que celle de la nature s’efface et disparaît.

En conséquence, le milieu dans lequel vit l’homme n’est plus son milieu. L’homme est fait pour six kilomètres à l’heure et il en fait mille. Il est fait pour manger quand il a faim et dormir quand il a sommeil, et il obéit à l’horloge et au chronomètre. Il est fait pour le contact avec les choses vivantes, et il vit dans un monde de pierre. Travailler et vivre suppose un espace libre, un no man’s land séparant les êtres. Il n’en est plus question. Le système technique s’est élaboré comme intermédiaire entre la nature et l’homme, mais cet intermédiaire s’est tellement développé que l’homme a perdu tout contact avec le cadre naturel. Enfermé dans son œuvre artificielle, l’homme n’a plus aucune porte de sortie ; il ne peut la percer pour retrouver son ancien milieu, auquel il était adapté depuis tant de milliers de siècles.

Il est aisé de se glorifier que la pesanteur vaincue permette désormais de voler ! Mais cette victoire est au prix d’une soumission, plus grande encore, à une nécessité plus rigide, la nécessité artificielle, qui domine nos vies.

(Economica, 1990)

Le système technicien

par Jacques Ellul

Introduction

La Technique ne se contente pas d’être le facteur principal ou déterminant, elle est devenue Système […] Il y a vingt-cinq ans j’étais arrivé à la conception de la Société technicienne, ce stade est actuellement dépassé. Reste cependant le problème majeur de ce qui constitue la spécificité de notre société, sa dominante. Ou encore, de chercher ce qui est la clef d’interprétation de la modernité. Or, si nous parcourons le champ des définitions généralement acceptées aujourd’hui, nous allons nous apercevoir que toutes les spécifications sont seulement secondes, et pointent finalement vers le technique (p. 7).

Conclusion

Ce n’est pas la présence de l’homme qui empêche la Technique de se constituer en système: l’homme qui agit et pense aujourd’hui ne se situe pas en sujet indépendant par rapport à une technique objet, mais il est dans le système technique, il est lui-même modifié par le facteur technique. L’homme qui aujourd’hui se sert de la technique est de ce fait même celui qui la sert. Et réciproquement, seul l’homme qui sert la technique est vraiment apte à se servir d’elle (p. 360).

Extrait significatif

Il est aisé de constater que tout ce qui constituait la vie sociale, travail, loisir, religion, culture, institutions, tout cela qui formait un ensemble lâche et complexe, où la vie réelle s’insérait, où l’homme trouvait à la fois une raison de vivre et une angoisse, toutes ces activités déchirées et plus ou moins irréductibles les unes aux autres, tout cela est maintenant technicisé, homogénéisé, intégré dans un nouvel ensemble qui n’est pas la société. Il n’y a plus aucune organisation sociale ou politique significative possible pour cet ensemble dont chaque partie est soumise à des techniques, et liée aux autres par des techniques.

Déjà, commence à être admise l’idée de « société virtuelle » que l’on trouve chez de nombreux auteurs et qui correspond à ce que j’analysais dans l’Illusion politique (la politique au monde des images). Il n’y a pas de sens: il y a abstraction de toutes les activités, de tous les travaux, de tous les conflits, situés dans une actualité sans profondeur. Nous sommes incapables par exemple comme l’a bien noté Beaudrillard dans la Société de consommation, de considérer la rationalité des objets que nous consommons, de savoir par exemple quand nous regardons la T.V. que ce miracle est un long processus social de production qui mène à cette consommation d’images. Car la technique efface le principe même de réalité (sociale). Tout le social est passé au niveau abstrait, avec le phénomène étrange d’une prise de conscience aiguë du non-réel (par exemple, la passion pour le politique) et d’une non-prise de conscience du réel (par exemple, de la Technique).

Or, ce déplacement dans la relation vient effectivement de la Technique: c’est elle qui fait apparaître ce non-réel qui est pris pour un réel (les biens de consommation, ou l’activité politique) par son propre processus de diffusion, par l’image… (p. 23)

Le bluff technologique

par Jacques Ellul

Le Bluff

Et quand je dis bluff, c’est que l’on charge maintenant les techniques de centaines de réussites et d’exploits (dont on ne se pose jamais ni les coûts, ni l’utilité, ni les dangers) et que la technique nous est dorénavant présentée expressément à la fois comme la seule solution à tous nos problèmes collectifs (le chômage, la misère du tiers monde, la crise, la pollution, la menace de guerre) ou individuels (la santé, la vie familiale, et même le sens de la vie), et à la fois comme la seule possibilité de progrès et de développement pour toutes les sociétés. Et il s’agit bien de bluff, parce que dans ce discours l’on multiplie par cent les possibilités effectives des techniques et que l’on voile radicalement les aspects négatifs. Mais ce bluff produit des effets déjà considérables. Ce bluff transforme par exemple la technique de raison dernière implicite et inavouée en situation de raison explicite et avouée. Il amène en même temps l’homme à vivre dans un univers de diversion et d’illusion, qui se situerait bien au-delà de ce qui était appelé la société du spectacle dans laquelle nous étions il y a encore dix ans. Et il produit enfin une sorte d’entraînement de l’homme dans cet univers, faisant cesser toutes ses anciennes réserves et ses anciennes craintes. (pp. 12-13)

La grande Innovation

La mutation qui s’est effectuée a consisté en ceci: on a cessé de chercher les moyens directs de résoudre les conflits. On a renoncé à adapter par contrainte l’économie ou la politique à la technique. On a renoncé en même temps à produire des « mutants », des hommes parfaitement cohérents, sans bavure, à l’univers technicien. On a cessé de heurter de front les obstacles et les refus. On a cessé de vouloir régler les dysfonctions de la technique par action directe. Il s’est produit une mutation dont on est loin de mesurer tous les effets et que je puis qualifier d’opération de débordement ou d’encerclement. Je mets cette formule au neutre parce que personne manifestement n’a calculé une telle stratégie, personne n’a voulu consciemment effectuer ce qui s’est passé, ce qui est en train de se passer. En apparence rien n’est changé: les techniques continuent à progresser, les hommes en bénéficient, il y a des réactions idéologiques comme on en a connu depuis le début de l’ère technicienne, etc. (p. 34)

Extrait significatif

C’est un effet de la fameuse « transparence » de l’outil informatique, que de ne renvoyer qu’à la commodité de l’usage, après avoir décentré la recherche des finalités et la recherche des processus… ce qui est proprement, jusqu’à présent, la « pensée » non réduite à la logique. Le système télématique est un système signifiant par lui-même, sans signifié autre que ce qu’il contient (services, insertion socio-culturelle).

La télématique, avec sa puissance exclusive, nous constitue un monde caractérisé par la construction de ses données, par un langage dont la transparence perd de vue l’alléatoire et le sens occasionnel du rapport au réel. Elle évacue les pesanteurs de l’histoire ou de la morale, égalise le temps et les distances dans l’instantanéité de la documentation. (p. 404)

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