Il n’y a rien de plus spirituel que l’économie ? L’échange symbolique et la mort – Jean Baudrillard

Il n’y a rien de plus spirituel que l’économie ?  Si, la « mort » et la MORT dit Jean baudrillard. Rajoutons qu’elle prend aussi la forme de l’abondance et de l’immortalité ultime.

 » Ce qui se paie n’a guère de valeur ; voilà la croyance que je cracherai au visage des esprits mercantiles.  » [Friedrich Nietzsche]

ECONOMIE comme ECOLOGIE :

  • Eco : οἶκος / oîkos : « maison  »,
  • Nomie : νόμος / nómos : « loi, coutume »
  • Soit : l’économie est la réalité arbitraire de la réalité absolue dans le SOI, qu’il soit individuel, collectif, le groupe, ou post meta valeur, l’économie est imposée et auto-générée dans les esprits – de la cybernétique, vous êtes des machines.
  • L’économie est la loi du vivant physique et la psyché immatérielle, imposé à tout un chacun :
    • L’économie : c’était la vision et le prix que l’on donne aux choses. Le plus grand prix qu’il y ait : c’est ce qui n’a pas de prix,  » ca ne vaut rien  » pour un capitaliste, mais ca vaut tout… vous en êtes de ce qui n’a pas de prix.
    • Dans la singularité : le capitaliste veut détruire ce qui n’a pas de prix pour obtenir pouvoir absolu sur la réalité et le vivant et vous : qu’est ce qui n’a pas de prix ?
    • La vie, la justice, un monde humain ( plus ou moins ), une société humaine, la liberté,  le pouvoir démocratique ( plus ou moins ), liberté spirituelle et également économique ( nous y revoilà ).
    • Alors vous feriez mieux de PERDRE TOUT ESPOIR !
    • Car c’est bientôt la fin, le travail est mort il y a des décennies dans sa forme, et avec la robotique, et les systèmes informatiques : le travail mourra totalement dans son FOND.
    • PERDEZ TOUT ESPOIR : VOUS DEVEZ MOURIR , VOUS ALLEZ MOURIR
    • Alors peut être que vous allez faire quelque chose d’utile , pour une fois

Source de l’article

L’échange symbolique et la mort, de Jean Baudrillard, a été rédigé au début des années 70. C‘est probablement un des textes les plus difficiles que j’aie jamais lus. Mais c’est aussi un des plus enrichissants. Baudrillard, à bien y réfléchir, n’y dit rien que de très évident. Mais justement : avant qu’il ne le dise, c’était si évident qu’on ne le voyait pas.

Voilà un de ces bouquins qui sont toujours d’actualité.


Baudrillard part d’un constat socio-économique : nous vivons ce qu’il appelle la révolution structurale de la valeur. Il entend par là le fait que la valeur des choses, dans notre monde, est de moins en moins la traduction d’une valeur d’usage, ou même d’une valeur d’échange du signe avec le réel. Il ne s’agit que d’une valeur d’échange des signes eux-mêmes (monétaires avec l’abolition de la convertibilité, consuméristes avec l’émergence du standing), une valeur d’échange des signes entre eux. La valeur référentielle, qui devait nécessairement articuler usage et échange, a disparu. La valeur des signes relève de la relativité totale, comme si le système des signifiants s’était parfaitement émancipé de tout signifié.

Cette révolution engendre par contrecoup une modification de la nature des signes. Ce ne sont plus les signes du réel, mais les fragments d’un système de codage. Dès lors, les anciennes ruptures entre les différentes sphères (production, langage, esthétique) n’ont plus lieu d’être, parce qu’elles reposaient sur des réalités. Le codage s’étant émancipé du réel, il est unificateur : production, langage, art, tout fusionne dans un principe universel d’équivalence, structuré fondamentalement par le capital. Il s’agit là du capital monétaire, mais aussi culturel ou social, l’ensemble fusionné dans un système de signe où le capital monétaire, parce qu’il est mathématique, prédominera nécessairement comme unificateur. C’est là, dans le capital monétaire, dans l’économie matérielle et financière, qu’il faut donc saisir l’irruption de ce principe de codage universel, unifiant et sans équivalence sinon avec lui-même.

Pour Baudrillard, cette révolution, extermination du réel, est rendue possible par ce qu’il appelle « la fin de la production ». Il comprend la production en tant que valeur dominante comme un moment dans l’histoire de l’Occident. Ce moment s’insère entre un temps ancien où toute valeur était déduite, déduite de la grâce divine en particulier, et un temps nouveau où la valeur s’émancipe de la production pour devenir structurale. Dans l’intervalle : un moment où la valeur est déterminée par le travail et le capital combinés dans la marchandise. Pour Baudrillard, nous sortons de cet intervalle.

Or, la critique de l’économie politique fut possible aussi longtemps que la marchandise était comprise comme le produit du travail et du capital. Dès lors que la marchandise s’émancipe de ce produit, dès lors qu’elle détermine sa valeur dans le cadre d’un système d’échange de signes quasiment émancipé du processus de production, la critique de l’économie politique devient impossible. On est passé du capitalisme à l’hypercapitalisme, et cet hypercapitalisme, par certains côtés, apparaît comme un socialisme. A travers la mutation des formes de la valeur, le capitalisme a surmonté la critique marxiste. Le travail n’est plus une force qui s’oppose au capital dans la détermination de la valeur référentielle, il est un signe qui s’échange dans le cadre d’une économie de la valeur structurale. Le travail est un des champs où s’épanouit le code par lequel la machine se perpétue, alors qu’il n’existe plus aucune mythologie effective de la production, ni même de la croissance. D’où précisément l’obsession de la croissance, obsession qui permet d’étouffer le débat, d’enfermer toute réflexion dans le code.

A l’époque où Baudrillard écrit, le travail reste une valeur pour les nouveaux venus dans l’univers productiviste (immigrés, femmes). Pour les autres, le travail n’est plus qu’un rôle, une position assignée dans un simulacre. Ce rôle n’est pas une valeur, mais seulement le moyen d’acquérir des marchandises comme signes de la valeur. Le travail sort du cadre de la production. Comme enfermement dans un système de code, il contamine l’univers des loisirs. Et cette contamination masque elle-même le fait que c’est l’univers de la consommation qui a rattrapé le travail, transformé en réseau d’échange de signes. Le capital, travail mort, a phagocyté le travail vivant. L’homme n’est même plus enfermé dans le processus de la production, auxiliaire du travail. Le processus de la production lui-même a disparu, ne reste que l’aliénation par l’enfermement dans le code. Le capital s’est enraciné dans le travail improductif.

Ce travail sans rapport avec une production déterminée est aussi sans rapport avec le salaire. Le salaire traduit un statut, une place dans le système de code, un potentiel de valeur structurale. Il ne traduit plus un travail. C’est même le contraire : moins le travail est lié à la production, plus l’acte de présence au travail est absurde, plus le salaire est élevé, assurant l’autonomie de la valeur structurale.

Cette déconnexion entre travail et salaire est l’indice d’un mécanisme plus large de déconnexion des signifiants et des signifiés. La production est déconnectée de toute finalité sociale, d’où le culte de la croissance pour la croissance. Production et consommation constituent un code d’échange de signes déconnecté des exigences naturelles. Il faut produire, n’importe quoi, mais produire, pour réinvestir constamment. D’où l’inflation indéfinie des signes qui circulent à travers le code, d’où l’inflation mécanique du signe monétaire. Vidée de tout lien avec la production effective dans le champ social, la monnaie devient purement spéculative. Le signe financier : un signifiant qui s’est débarrassé de l’obligation d’avoir un signifié. Money is reality.

Cette déréalisation de la monnaie renvoie à une mutation de la parole. Le médium est devenu le message. Le sens est inexistant, mais son inexistence fonde le signifiant. Le monde se réduit à un système de systèmes doté de sa cohérence mathématique propre. La monnaie échappe même à la valeur d’échange en tant qu’elle traduit une réalité. C’est la monnaie qui crée la réalité, non plus l’inverse. Un simple jeu d’écritures peut déstabiliser une économie nationale. Il n’y a plus aucune instance de référence.

Ce jeu du signe monétaire induit souterrainement l’émancipation de l’inconscient, de la sphère trouble des désirs. Le rapport de forces dans la lutte des classes ne permet plus à la production de s’opposer à cette toute-puissance de la sphère du désir. Le pouvoir capitaliste peut laisser pourrir indéfiniment n’importe quelle grève. Pour Baudrillard, dès 1972, le lien social ayant totalement explosé en l’absence de référentiel, les syndicats n’existent plus que comme acteurs du système. Il annonce, dès les années 70, l’émergence d’une société entièrement dominée par une insignifiance radicale. Une société où il est devenu impossible de combattre l’ennemi de classe, et même de l’identifier, parce qu’il n’y a plus rien pour quoi combattre, plus de référentiel auquel se ramener pour objectiver le conflit. L’ère du vide.

En témoigne, dès les années 70, ce paradoxe : les seuls à s’adapter aux nouvelles formes de l’économie structurale de la valeur sont les ouvriers immigrés, à qui il arrive alors de débrayer sans revendications : situés en deçà de l’économie productive, ils peuvent paradoxalement réagir à la mise en place de son au-delà. L’arrêt de travail pur et simple, sans autre motivation que lui-même, constitue le dernier obstacle au triomphe de la valeur structurale. D’où l’urgence pour le pouvoir d’importer ces hommes, de les couler dans les structures de la production, afin de les préparer à la phase suivante, la phase au-delà de la production.

Baudrillard analyse la valeur structurale comme la phase de reproduction du capital. Il ne s’agit plus que de reproduire le capital comme signe de la structure sociale. Le statut du prolétariat n’est pas défini par la production, mais par l’enfermement dans les structures de la production – des structures d’exclusion, des structures concentrationnaires.

Baudrillard voit dans 1968 (le « bon » 1968, celui qui voulait dire quelque chose) le signe que les structures d’enfermement par la production, une fois la valeur structurale déconnectée de toute valeur référentielle, se sont dupliquées à travers toutes les couches de la société, obligeant la petite et moyenne bourgeoisie à prendre elle-même conscience de son enfermement dans ces structures en prolifération cancéreuse. La reproduction sociale, devenue sous-jacent de la valeur structurale, déplace le front principal de la lutte : la bourgeoisie cultivée se trouve rejetée du côté de l’enfermement, de l’exclusion, de la soumission au code fabriqué par d’autres. Le jour où le processus de reproduction sociale se sera généralisé à toute la société, pense Baudrillard dans les années 70, plus personne ne croira en sa force de travail, et l’explosion générale du système deviendra inéluctable.

L’économie politique est désormais, pour nous (Baudrillard parle dans les années 70), le réel, c’est-à-dire un sous-jacent défunt au processus de simulation devenu l’ordre social lui-même. Plus-value, lutte des classes : le discours de l’économie politique est alors mis en scène, pour faire croire que l’économie politique elle-même subsiste en sous-jacent. La loi initiale du capitalisme, confiscation de la plus-value, obscénité du capital comme travail confisqué, n’est plus la loi du capital, qui s’est affranchi du réel, de la production réelle. C’est précisément pour cette raison que cette loi peut désormais être montrée : parce qu’elle est déjà dépassée. La règle de confiscation de la plus-value par le jeu du rapport de force économique est publique, parce qu’elle relève de la tautologie. Le capital n’en est plus à la justifier, il l’a intégrée comme un prédicat, c’est un fait allant de soi. On ne s’attend pas à ce que quiconque en relève le caractère contestable. La contestation est devenue impensable. Les rapports de classe, sur le plan symbolique, ne sont plus structurés par les forces productives : c’est eux qui structurent optiquement le jeu des forces productives, résumé dans la circulation de la marchandise, signe de la valeur. La conséquence de l’économie politique est devenue la cause de la simulation de ladite économie. La dramatisation de la lutte des classes dans le simulacre soixante-huitard ne sert qu’à masquer cette inversion absurde, et cependant structurante.

Le Capital a besoin de ce type de simulacre, parce que son éthique a implosé. Produire n’a plus de sens, l’éthique du travail accumulé, de l’épargne, tout cela a cessé de renvoyer à une vision du monde cohérente. Les crises annoncées (écologie, pénurie de pétrole) renvoient à la même nécessité : refonder le sens de la rationalité productiviste à une époque où, sans ce type de crise, on ne trouverait plus aucune raison de poursuivre le processus de croissance. En recréant symboliquement la menace de la rareté, ces crises annoncées justifient a contrario la nécessité de l’abondance. C’est ce que Baudrillard, dans une très belle formule, appelle « le stade esthétique de l’économie politique ».

Dès les années 70, Baudrillard devine que la stratégie de l’abondance, qui a succédé à la stratégie de la pénurie depuis Keynes et le fordisme, va se retourner, qu’elle va s’avérer réversible en nouvelle stratégie de la pénurie. Cette nouvelle stratégie de la pénurie va reposer une alternance entre les deux termes d’une polarité qui redonnera un sens à la production : hyper-abondance contre hyper-pénurie. Cette alternance, dit Baudrillard, rendra possible la reproduction indéfinie d’un système équilibré sur ses contradictions internes. L’opposition dialectique est transformée en alternance structurale, jeu de codage entre deux formes inverses et complémentaires, et ainsi l’économique devient le discours explicite qui structure toute la société. L’infrastructure est l’idéologie, le contenant est le contenu, le média est le message. Il n’est plus nécessaire de trouver un sens, la simulation est le sens. Le codage n’a plus besoin de s’appuyer sur un mouvement réel pour échapper à l’immobilité mortelle, il bouge en son propre sein.

Dans ces conditions, la symbolique du don qui permettait de donner un sens aux sociétés traditionnelles est devenue sans objet. Le don lui-même est du coup devenu impensable. Nothing is free.

L’Histoire est liquidée par ce principe de simulacre. Enfin libéré de l’obligation douloureuse de se soumettre au sérieux de la production réelle, le capital révèle sa nature : dès l’origine, il est simulacre. Dans ces conditions, dit Baudrillard, on ne renversera jamais le système par une insurrection réelle, la dynamique des forces réelle est indéfiniment recyclable dans le système. C’est par la déconstruction du processus de confiscation symbolique que peut advenir une contestation effective. Il faut donc tout déplacer dans le champ symbolique, afin de répondre à la mort symbolique rendue possible par le règne du capital, afin d’y répondre par une mort plus grande. Si la puissance du système vient de sa confiscation du don sans échange, par la confiscation de la valeur dans la marchandise comme signe, alors il faut défier le système par un don auquel il ne puisse pas répondre. Or, le don auquel le système ne peut pas répondre, c’est celui de la mort.

La prise d’otage sans négociation, par exemple, apparaît à Baudrillard, dans les années 70, comme l’instant où ce don sans réponse est consommé – la mort de l’otage se confondant avec celle du terroriste pour créer un point de rupture, un instant où la polarité abondance/pénurie est totalement dissoute. C’est ce qui se produit quand le terroriste refuse la négociation : il n’y a plus d’échange possible. Pour Baudrillard, c’est exactement, translatée dans le champ politique, l’attitude spirituelle de l’ascète, qui se mortifie au point où Dieu ne peut lui rendre sa mortification – et dès lors, l’ascète devient Dieu, il ravit à Dieu le pouvoir de structurer le sens. Voilà le point vers lequel la dynamique du système entraîne mécaniquement les hommes. Difficile, aujourd’hui, de relire « L’échange symbolique et la mort » sans penser au 11 septembre 2001, sans penser à ce qui s’est déroulé ce jour-là, sur le plan symbolique.

Tous les enjeux sont symboliques, depuis toujours : voilà la thèse de Baudrillard. La généalogie historique de l’esclave, d’abord prisonnier mis à mort, ensuite domestique, finalement mis au travail, révèle la nature du travail. Le travail n’est qu’une mort symbolique : mort temporaire du travailleur qui sacrifie un temps de sa vie pour que le travail fabrique la production, donc la marchandise, donc le capital. Le capital est de la mort stockée du point de vue du travailleur, donc de la mort différée du point de vue du consommateur.

La société du sacrifice est celle de la mort instantanée (les Aztèques), la société de l’économie politique est celle de la mort différée (le capitalisme historique). Le travail, mort différée, est un déshonneur. Le salarié est un captif à qui l’on n’a pas fait l’honneur de la mise à mort. Sa condition est humiliante, précisément parce qu’elle révèle qu’il n’est digne que de la vie. Le pouvoir du maître, symétriquement, provient de ce suspens de mort. Le pouvoir n’est pas tant le pouvoir de tuer que le pouvoir de laisser la vie à qui redoute la mort – une vie que le dominé n’a pas les moyens de rendre.

Ainsi, l’instant où se dissout le pouvoir est celui où la mort est acceptée, obtenue, concrétisée. C’est par l’acceptation de la mort que l’esclave est libéré, et donc, c’est à l’instant où il se désintéresse de la vie que celle-ci lui est effectivement rendue. Le travail enchaîne le travailleur parce que le travail est donné par le capital comme un instrument de remboursement, toujours partiel, jamais complet, d’une dette symbolique impossible à éteindre – la vie elle-même. Le travailleur n’est donc libéré de l’oppression capitaliste que quand il dit : aujourd’hui est un bon jour pour mourir. A l’aune de cette réalité sous-jacente dans le champ symbolique, le triomphe de l’économie put être vu jadis comme le moyen de construire un système de rachat indéfiniment extensible – une caractéristique qu’aucun système cultuel ne peut revendiquer.

*

Le monde ainsi structuré par le simulacre, qui seul rend possible la mort différée, s’est organisé pour Baudrillard, dans l’Histoire, depuis la Renaissance. D’abord avec la contrefaçon, ensuite avec la production, et aujourd’hui enfin avec la simulation – le moment où le simulacre s’est émancipé du réel.

La contrefaçon émerge à la renaissance en même temps que la mode, lorsque les signes s’émancipent de la relation interpersonnelle pour représenter des objets interchangeables. La fluidité des signes renvoie alors à l’émergence d’une société elle-même fluide, ni système de castes, ni système de rangs. Ces signes émis en masse contrefont les anciens signes féodaux. D’où la nostalgie d’une référence naturelle du signe, nostalgie qui imprègne constamment l’ordre bourgeois, dès son émergence au XVI° siècle.

Dans ces conditions, la Renaissance est l’époque où le théâtre comme forme règne sur l’ordre social. Pour rendre un signifié stable aux choses, l’ordre jésuite de la contre-réforme organise un système, une discipline abstraite supposée valoir, équivaloir, le système naturel, la discipline naturelle. Le fond du projet est de « mouler » la société dans une substance abstraite, qui échappe à la mort précisément parce qu’elle est abstraite. Ainsi est né, à la Renaissance, le fantasme inavoué d’une substance mentale close sur elle-même, qui définirait une perfection dans le monde.

La transition de la contrefaçon à la production est comparable à celle qui sépare l’automate du XVIII° siècle du robot, né avec le machinisme industriel. Le robot produit, alors que l’automate ne fait qu’imiter la vie. L’automate avait besoin d’imiter l’homme parce qu’il n’avait pas de finalité autonome, le robot, lui, peut se permettre de ne pas ressembler à l’homme : il a une finalité propre : la production. Dès lors, il peut se multiplier indéfiniment, se fabriquer lui-même et générer sans cesse de nouveaux signes, triomphe de la loi marchande de la valeur. L’apparition de la production en série crée un lien d’équivalence parfait entre les objets. Les hommes apparaissent soudain comme des perturbateurs dans un ordre plus parfait qu’eux. Les formes sont désormais conçues à partir de leur reproductibilité. Le moule devient l’objet réel, l’objet moulé n’en est que l’empreinte.

Avec l’informatique et le monétarisme, nous sommes entrés dans une troisième phase. Le moule lui-même n’est plus qu’une combinaison de signes binaires. Le monde, notre monde, se réduit à une succession de zéros et de uns. La vie, depuis le décodage de l’ADN, apparaît elle-même comme un codage – à quatre signes au lieu de deux, il est vrai. Nos esprits sont désormais dominés par une invisible métaphysique du code. Le code génétique n’est qu’un réseau sémiotique parmi d’autres, donc tout est code.

La dissolution de l’économie politique renvoie à l’impossibilité de penser la dialectique dans un environnement intégralement codé, donc potentiellement déterminé en fonction seulement d’une indétermination discontinue binaire. Maîtriser cette indétermination, c’est maîtriser la totalement des déterminations situées en aval. La dialectique n’est plus nécessaire pour penser un monde codé, pour qui maîtrise la racine du code. Il n’y a plus de mystère. Sur le plan symbolique, dans l’esprit collectif, la réunification du monde sous une seule substance est effective : le code est la substance.

L’aboutissement logique est un ordre néo-capitaliste tendant vers le contrôle absolu de toutes les formes de vie, à tout moment et partout. Le capital devient son propre mythe, il est la substance unificatrice dans laquelle est inscrite le code. Il n’a plus besoin de la moindre exigence de rationalité, car il est la rationalité, en lui-même.

Ce processus d’investissement par le code triomphant se concrétise dans l’ordre social par le règne du mode de pensée en question/réponse. Il faut que toute question ait une réponse. Il faut que toute situation soit codée en un enchaînement de questions. Le discours est désarticulé. La perception dialectique est renvoyée à une impossibilité : celle de ne pas répondre. Image : le QI remplace l’intelligence comme signe et donc comme réalité perçue, donc une intelligence non traduisible en terme de QI cesse d’exister optiquement. Le sondage d’opinion remplace l’opinion, pour la même raison. L’hyper-réalité codée a tué la réalité non codée, parce que ce qui n’est pas codé n’a plus droit de cité.

Le dialogue est enfermé dans un échange permanent entre questions dirigées et réponses simulées – simulées, parce qu’il faut simuler pour gommer la complexité du réel, entrer dans le cadre de la question dirigée. La politique est obligatoirement binaire, parce qu’il faut que le code règne, qui enferme toute rationalité en elle-même. Dédoublement tactique du monopole : tout système unitaire, s’il veut survivre, doit trouver une régulation binaire. Baudrillard le souligne : les deux tours du World Trade Center (qui viennent alors d’être achevées) signent la fin de la concurrence. Le fait que la compétition entre gratte-ciels ait été réglée par ce binôme parfait signifie : désormais, même quand il y aura deux pouvoirs, il n’y en aura qu’un seul, et personne ne pourra dénoncer l’escroquerie (1).

Tel est l’ordre de la simulation : il n’est plus nécessaire d’opérer un contrôle social par le formatage de la pensée en aval de ses prédicats, les prédicats eux-mêmes sont modélisés par le codage. Le crime-pensée n’existe pas, parce qu’il est devenu impensable. Plus fort que le novlangue orwellien, voici le code sous-jacent au discours, qui le conditionne à travers sa plus petite unité signifiante, l’alternative binaire mentale.

Plus besoin d’électrochoc pour neutraliser les dépressifs : en leur inculquant l’obsession de la bonne santé par opposition à la maladie, le code sous-jacent a rendu inaudible leur dépression. Plus besoin de propagande pour que l’espace médiatique encadre en retour le réel rétif : de toute manière, l’espace médiatique a tué le réel, il est devenu la totalité du réel, il est l’hyperréel, codé en 0 et 1, bien et mal, buzz ou flop.

Le réel est défini scientifiquement comme ce qu’il est possible de reproduire. L’hyperréel est ce qui est déjà reproduit, forcément déjà reproduit, par nature. Dès lors que tout a déjà été reproduit, c’est que la réalité elle-même est hyperréaliste. Comment sortir de cette équation mortifère ?

Baudrillard, au début des années 70, décrit le développement, à New York, du phénomène des tags. Il y voit le signe que les révoltés, sachant qu’ils ne peuvent échapper à l’indifférenciation par le code qui les enferme dans ses limites, ont décidé de sortir de leur enfermement non par le haut (en retrouvant une identité), mais par le bas, en faisant du code leur identité, en se réduisant au niveau du code, en transformant le processus pour le rendre autodestructeur : l’indétermination est devenue une extermination. Le seul moyen de vaincre le code, c’est de le recouvrir par un code encore plus vide de sens, parce que ne renvoyant qu’à lui-même, indépendamment du substrat codé général. (2)

Cette révolte n’est forte que parce qu’elle entre en résonance avec la dynamique du système : tuer le réel par l’hyperéel. Exemple paroxystique : la mode est d’abord un envahissement de la sexualité, puis elle tue la sexualité réelle en lui opposant une sexualité fantasmée devenue progressivement hyperréelle. En la matière, la dynamique mortifère du règne des simulacres se fait de jour en jour plus nette : elle impose la négation du corps comme lieu réel, son remplacement par un corps simulacre fantasmé, clos sur lui-même, à l’image du système autoalimenté structuré par le code, un corps résultant d’un « narcissisme de synthèse » qui fait du corps fantasmé un lieu de simulation de l’hyperréalité.

L’esthétique contemporaine annonce symboliquement cette substitution de l’hyperréel faussement sexuel au corps de la sexualité vraie, elle l’annonce à travers l’omniprésence de la castration comme figure. Réplique sismique de l’emprise consumériste, l’emprise du fétichisme sur la sexualité révèle que pour faire barrage à la peur panique de la castration réelle, l’esprit veut une mise en scène de la castration symbolique. Ainsi l’âme s’enferme sur elle-même, dans un narcissisme parfait, parce qu’il est l’expression aboutie du code autogénéré, l’instant où la vie s’abolit, où la mort cesse d’être redoutable parce qu’elle est là, et cependant elle ne tue pas.

La soi-disant libération du corps traduit en réalité l’évolution du contrôle social. Il ne s’agit plus de contrôler la sexualité proprement dite, mais sa dimension symbolique. Le sexe devient fonctionnel, l’essentiel est qu’il ne permette pas de sortir du code. Il en résulte un nouveau modèle de contrôle mental, qui repose non plus sur la figure du Père, mais sur celle de la Mère, et qui implique, sur le plan symbolique, la destruction du tabou de l’inceste. « Le pervers fétichiste, » rappelle Baudrillard dans un passage essentiel, « se définit par le fait qu’il n’est jamais sorti du désir de la mère, qui a fait de lui le substitut de ce qui lui manquait. Phallus vivant de la mère, tout le travail du sujet pervers consiste à s’installer dans ce mirage de lui-même et à y trouver l’accomplissement de son désir – en fait, l’accomplissement du désir de la mère (alors que la répression génitale traditionnelle signifie plutôt l’accomplissement de la parole du Père). On voit qu’est proprement créée une situation incestueuse : le sujet ne se partage plus (il ne se départit plus de son identité phallique) et il ne partage plus (il ne se dessaisit plus de quoi que ce soit de lui-même dans une relation d’échange symbolique). L’identification au phallus de la mère le définit pleinement. Même processus que dans l’inceste : ça ne sort pas de la famille. »

Ce passage est essentiel car il donne la clef du processus d’aliénation sous la forme actuelle : le sujet est appelé à se complaire constamment dans un inceste symbolique et simulé, parfaitement non su (aucun consommateur ne sait qu’en consommant, il incarne sereinement le phallus symbolique de la mère), et cet inceste en simulacre trace les contours de sa prison mentale (3). C’est à tort qu’on croit voir, dans l’angoisse sexuelle qui monte, une manifestation du puritanisme revisité : l’angoisse est d’une nature différente, elle n’est pas hystérique, mais phallique. L’ancien cycle répression/transgression qui caractérisait la loi du Père a été remplacé par un autre cycle, plus subtil, plus difficile à rompre : régression/manipulation. Le nouveau modèle du corps socialement reconstruit n’est plus l’automate, ni le robot : c’est le mannequin. D’où la conclusion évidente que la soi-disant libération du corps (utopie années 70) est une escroquerie : ce qui est libéré, c’est le corps hyperréel, négation des potentialités symboliques du corps réel.

*

La dernière partie du travail de Baudrillard porte sur le ressort profond de cette mécanique de destruction du corps réel, de remplacement du corps réel par le corps hyperréel : et, dit-il, ce ressort profond, c’est l’exclusion des morts, clef de voûte à l’ensemble du processus de catégorisation, de réduction au simulacre, d’enfermement dans le codage.

Les morts, dans le monde occidental contemporain, ont cessé d’exister. En effet, dans le monde défini par le triomphe du code autogénéré, il ne peut y avoir d’interruption, donc la mort est anormale. Elle n’a pas de place à elle. On ne sait plus quoi en faire.

D’où la relégation des vieillards (aujourd’hui leur transformation en « seniors » hyperactifs). D’où, donc, la transformation du mythe religieux de l’immortalité en quête absurde de l’immortalité terrestre, et de là, le pouvoir symbolique du capital, mort différée. Il s’agit en réalité d’un transfert du pouvoir sacerdotal (intermédiation avec les morts). D’où d’abord la contrefaçon (Renaissance, mort différée par l’échange des signes du luxe), puis la production (protestantisme : mort différée par l’accumulation du capital), et enfin le simulacre consumériste (mort non plus différée, mais sans concrétisation, car elle a été rendue identique à la vie dans la stase parfaite du code autogénéré). Le tout venant, progressivement, en lieu et place de l’initiation religieuse (qui rendait jadis la mort échangeable avec la vie). D’où, soit dit en passant, l’importance de l’Etat à l’ère industrielle (le communisme), puis sa disparition contemporaine : si l’Eglise régule l’initiation des vivants à la mort, l’Etat régule l’économie politique – le simulacre, le règne du code, cela n’est pas régulé, ça se régule tout seul.

Dès les années 70, Baudrillard annonce le monde que nous voyons émerger sous nos yeux ébahis dans le triomphe de l’hypercapitalisme : plus d’Etat, plus de régulation, plus d’échange. Une stase, indéfiniment prolongée, dans laquelle l’individu autonomisé, isolé, monade parfaitement coupée de la Création, sera totalement irresponsable (plus de capital à accumuler, uniquement un flux consumériste de codage autojustifié à maintenir, par le simple déploiement mécanique du système). Un univers mental de contrôle mécanique, sans agent de contrôle, un univers de sécurité obligée, pour que rien n’interrompe le déroulement mécanique du code sur lui-même. Et partout, au centre comme à la périphérie de cet univers mental, un fantôme de mort qui plane sur la vie, et jamais ne se concrétise, et jamais ne se dissipe.

Plus de poésie. Plus d’interruption dans le codage, plus de gratuité dans le discours, plus d’annulation de la valeur.

Plus d’expression symbolique de ce qui ne peut être nommé.

Plus de mort.

Tout est permis.

Rien n’est possible.

Bienvenue en Enfer.

*

Critique

Que dire de ce texte ? D’abord, évidemment, qu’il fournit un joli trousseau de clefs pour qui veut comprendre les dynamiques profondes qui structurent aujourd’hui notre chaos auto-amplificateur. Ensuite, sans diminuer l’importance de ce texte par moment quasi-prophétique, on peut dire aussi qu’on peut tout de même reprocher pas mal de choses à Baudrillard…

Sur la forme, on peut lui reprocher d’affectionner le jargon néomarxiste. D’où cette conséquence fâcheuse : il est à peine moins « imbitable » que Clouscard, ce qui n’est pas peu dire. Plus grave, on éprouve parfois l’impression désagréable que, lorsqu’il atteint les limites de son raisonnement, lorsqu’il pressent sans parvenir à expliciter, au lieu d’assumer l’intuition, il la cache derrière un rideau de sur-conceptualisation.

A la frontière entre le fond et la forme, on peut reprocher à Baudrillard, fasciné par son concept de simulacre, d’avoir oublié par que le réel pouvait se venger. On éprouve la sensation, par saccade, que Baudrillard ne se souvient pas qu’à un certain moment, il peut arriver qu’un homme mette le canon d’un 9 mm sur la nuque d’un capitaliste, presse la détente, et annule ainsi en un seul geste créancier, créance et, par voie de conséquence, capital. En d’autres termes, dans l’économie symbolique de l’échange et de la mort, Jean Baudrillard a oublié… la révolution (la vraie, celle qui fait une flaque de sang à tous les coins de rue, pas celle de Besancenot). Cet oubli explique d’ailleurs la facilité avec laquelle la critique des années 70 a pu être récupérée, dès les années 80.

Sur le fond proprement dit, maintenant, le grand reproche qu’on peut faire à Baudrillard, c’est d’avoir oublié, dans son essai, de pousser sa logique à son terme.

Le point faible est évident : Baudrillard ignore le sadisme comme point d’échappé ultime, comme instant où pour échapper au système, l’aliéné le pousse jusqu’à son paroxysme, et le fait imploser dans une terrible révélation.

Baudrillard dit : nous sommes en Enfer, et nous ne nous en évaderons qu’en trouvant la sortie. Sauf que…

Si je décide que je suis le Diable, et que c’est un boulot super sympa d’être le Diable, alors je n’ai plus de problème avec l’Enfer. Si j’admets que l’Apocalypse a eu lieu avant ma naissance, puisque je suis en Enfer et pourtant vivant, et si j’admets encore qu’il me faut abandonner tout espoir, et si j’en déduis que la poursuite du bonheur n’est désormais pensable qu’à la condition de me transmuer en démon insatiable, alors le sens est refondé pour moi.

Cette manière-là de régler la question de l’impossible échange symbolique, Baudrillard l’ignore totalement. Or, on dirait bien que, trente ans après « l’échange symbolique et la mort », le réel commence à nous rappeler la possibilité de cette sortie de crise-

( 1 ) Sauf, évidemment, si l’hypothèse est avérée d’un instant où l’Etre retrouve son unicité, abolissant toute dualité. Il y a comme ça, dans l’Histoire récente, des signes qui laissent rêveur.

( 2 ) Pour les geeks forumistes cyberaddicts qui vont lire cette note : franchement, c’est bien vu, non ?

( 3 ) Je vais envoyer cette note de lecture à Jean-Louis Costes, tiens. Ça devrait lui plaire, lui qui chantait, à une certaine époque, « je suis un pédé secret ». Sacré Costes, plutôt lucide, l’air de rien.

Au passage :

  • Changer de système de production – Jean Zin

  • C’est bien beau de croire que l’on peut encore changer le système de « production de capital et de valeur », c’était déjà une illusion raté pendant cet aparté 1968 alors de nos JOURS  ?
  • NON : non le système ne redonnera PAS du travail aux gens, et NON : il n’y a plus du tout de travail : merci le vieux de perdre vos espoirs et vos illusions : DE MERDE !

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