René Riesel : la fin de la soumission, dans la société technologique : retour à la conscience

Entretien avec René Riesel, paru dans “Libération” du 3 février 2001.
Sélectionné par Roland, pour le collectif “Nos Libertés”, le 13 septembre 2010.

En 1988, dans ses “Commentaires sur la société du spectacle” (1), Guy Debord écrivait : « Il n’y a plus d’opposition. » Cela a signifié pour beaucoup l’anéantissement de l’idée de révolution radicale. Partagez-vous toujours ce constat ?

Je laisse aux debordistes mondains ou universitaires les gloses sans fin sur Debord. Pas mal de gens, notamment dans les médias ou les ministères, ont cru trouver en lui un maître à penser et, sur le tard, sans doute s’y est-il prêté. Je sais ce que je dois à Debord mais, plutôt que de le relire cent fois, je préfère observer le monde tel qu’il est aujourd’hui. Néanmoins, pour en revenir à cette idée d’absence d’opposition radicale à la société marchande, il aurait fallu dire aussi en quoi la théorie formulée par les situationnistes était devenue caduque. Affirmer qu’il n’y avait plus d’opposition, sans dire qu’en tout cas ce n’était plus sur la base de cette théorie qu’on pouvait en réorganiser une, ou même seulement en penser la possibilité, cela confinait à l’imposture, c’était une espèce de pirouette, un coup de poker personnel, et là-dessus Debord n’était pas le plus maladroit ; de sorte qu’il ne lui restait plus ensuite qu’à écrire son “Panégyrique”(2), esthétisation de sa vie, considérée comme une œuvre d’art. Debord s’est enfermé dans une obsessionnelle et stérile théorie du complot pendant au moins la moitié des Commentaires et, évidemment, cette manière de tout ramener au leurre a fasciné les professionnels du mensonge. Les gens de médias et de pouvoir s’y sont reconnus et y ont vu leur horizon indépassable. Mais l’histoire continuait par ailleurs, et il eût été plus sérieux et fructueux d’analyser les CONDITIONS MATÉRIELLES qui rendaient l’opposition si difficile, d’essayer d’expliquer pourquoi on assistait au développement d’un goût proprement terrifiant pour la soumission.

Bienvenu en Éden ( vous y êtes depuis le début mais c’est de ne pas en avoir conscience qui vous enferme dans un monde pourtant infinie ) : la seule raison pour laquelle vous vous soumettez , c’est par habitude par lâcheté, par conformité, par imbécilité, ou parce que vous aimez ca : domestication génétique et psychologique : racine du mal. Ne venez pas vous plaindre : vous n’en avez pas le droit

Peu après votre exclusion de l’Internationale situationniste, vous êtes parti à la campagne, et, en 1995, vous ressurgissez comme secrétaire national de la Confédération paysanne (3), l’organisation de José Bové. Comment cette organisation a-t-elle incarné à vos yeux la promesse d’une nouvelle radicalité ?

Je suis parti dans les Pyrénées-Orientales et me suis fait éleveur, mode de vie qui me convenait et me permettait de reconstituer une « base arrière », non pas au sens militaire, mais au sens de réapprendre des pratiques qui constituent à bien des égards la véritable richesse humaine. Dans l’état actuel de déliquescence de nos sociétés, il faut réinvestir un certain nombre de savoir-faire perdus. On connaît la blague classique du môme qui demande si les poissons sont carrés parce qu’il ne les a vus que sous forme de surgelés panés, des gens de 40 ans ne savent pas où est le devant et le derrière d’une vache : cet état d’ignorance tragique se généralise. Mais, devant l’espèce de panique qui saisit les gens face à l’abîme, on tente de les rassurer avec le retour à de pseudo-traditions rurales, qui seraient un refuge possible de la qualité en matière agricole, alors qu’en réalité on libère seulement l’inventivité publicitaire pour rhabiller la même merde industrielle. J’ai vu les choses se dégrader à vive allure. Il n’y a plus de paysannerie en France, seulement des agriculteurs, plus ou moins intégrés, qu’ils l’admettent ou pas, dans un segment de la production agro-industrielle. Et, contrairement à ce que clame sans cesse la Confédération paysanne, l’industrialisation de l’agriculture ne se traduit pas nécessairement par la concentration des exploitations.

Pourquoi être allé à la Confédération si son projet vous semble à ce point faux ?

L’industrialisation de l’élevage du mouton était la tendance dominante et, comme éleveur, j’ai pratiqué exactement l’inverse. Ce fut l’union sacrée pour me dégager. En 1991, les gens de la Confédération du crû sont venus me chercher et, avec eux, j’ai eu la tentation d’élargir un peu la bagarre. La Confédération rassemble des socialistes, des babas, des gauchos repentis, des Verts, un club d’idées assez paradoxal qui fonctionne sur le consensus de façon à présenter une unité de façade, avec toutes sortes de tendances qui cohabitent sans jamais aller jusqu’au bout des discussions… J’ai cru pouvoir faire avancer des questions pour moi centrales. Nombre de ces gens étaient ou sont vraiment de bonne foi. Il y avait des choses à faire sur le terrain ; ensuite, je n’ai jamais renoncé à rien, j’ai toujours dit ce que je pensais du fonctionnement de l’organisation, des illusions qui y étaient répandues, mais bon, j’y ai fait ce que je pouvais y faire, contre les OGM, en particulier, et j’en suis parti en mars 1999, quand rien n’est plus resté possible.

Pourriez-vous expliquer en quoi le devenir de la paysannerie et les questions liées au génie génétique constituent à vos yeux des questions fondamentales ouvrant sur la possibilité de refonder une théorie critique ?

Éleveur, j’ai vu de près la fin du « blitzkrieg » dont a été victime le monde rural et agricole dans les pays développés. On a cassé la civilisation paysanne, ou du moins ce qui en restait. La paysannerie traditionnelle n’était certes pas porteuse de valeurs mirifiques, à préserver à tout prix ; simplement, elle conservait vivante une mémoire permettant de suivre des chemins autres que ceux imposés par le développement industriel. On y trouvait des attitudes par rapport à la vie, et notamment à la vie sociale, très antinomiques avec le rationalisme dominant, un mode de vie, en tout cas, moins séparé que ce à quoi a abouti l’industrialisation en réduisant l’homme au travail et en colonisant ensuite le temps libre. J’ai vu l’ancienne société rurale se liquéfier, pourrir sur pied, des comportements se raidir. On ne peut se contenter des simplifications des antimondialistes, avec les méchantes transnationales qu’on substitue aux 200 familles et aux capitalistes à haut-de-forme et gros cigare pour avoir un ennemi clairement identifiable, alors que la domination fonctionne essentiellement grâce à la soumission : la soumission à l’industrialisation, à l’emprise d’un système technique.

Que trop peu de gens, à votre avis, critiquent fondamentalement ?

Ma critique n’est pas de type heideggérien et ne vise pas la technique en tant que telle. Mais il faut bien saisir l’enjeu de l’industrialisation de l’agriculture, qui atteint un stade ultime avec les chimères génétiques : il s’agit, ni plus ni moins, d’une tentative de supplanter définitivement la nature (extérieure et intérieure à l’homme), d’éliminer cette dernière résistance à la domination du rationalisme technologique. Une « raison » qui veut ignorer – et ici supprimer pratiquement – ce qui n’est pas elle, c’est, je crois, la définition minimum du délire. Si on comprend cet enjeu, alors on doit remettre totalement en cause les bases mêmes de l’actuel système agricole. Or, que voit-on ? Une pseudo-contestation qui en appelle à l’État interventionniste pour tenir et moraliser les marchés, assurer l’existence des agriculteurs, alors que le projet ouvert de ces États est de les éliminer, comme en Grande-Bretagne où la paysannerie totalise à peine 1 à 2 % de la population. Il y a aujourd’hui un projet, paraît-il progressiste, visant à intégrer l’agriculteur dans un dispositif où il est un agent de l’État, modèle totalement bureaucratique, dont on voit bien les sources historiques. Du coup, on comprend mieux les liens entre divers mouvements comme Attac ou la Confédération. C’est la tentative de restauration du parti des vaincus historiques, c’est-à-dire des partisans de l’État, vaincu à leurs propres yeux (la souveraineté des États s’effrite), mais ne désespérant pas d’en refonder un qui serait, cette fois, « vraiment citoyen ».

Vous avez participé, avec des paysans indiens, au sabotage de riz transgénique dans un laboratoire du Cirad (4). Faut-il voir dans cette « action directe », selon votre propre vocabulaire, un signe du renouveau de la critique radicale du monde ?

Racine du mal , consommateur et consommation et soumission

Le mot important est « directe » plutôt qu’« action ». Les jeunes révoltés se qualifient souvent d’« activistes » aujourd’hui, comme dans la vieille politique gauchiste, sauf que désormais cela se joue d’abord devant les caméras des médias, très friands de cette supposée « nouvelle radicalité ». La radicalité c’est, littéralement, « prendre les choses à la RACINE », et non rafraîchir un anticapitalisme SOMMAIRE agrémenté de bourdieuseries. La « gauche de la gauche », ce mélange de citoyennistes, partisans de la taxe Tobin, antimondialistes et tiers-mondistes maintenus, plus ou moins manipulés par les anciens états-majors trotskistes, demande quoi ? De l’État, encore de l’État. Les plus conscients des jeunes « activistes » admettent qu’il y a du travail théorique à faire et qu’on ne peut pas se servir en kit des vieilleries disponibles sur le marché, ni même se raccrocher au wagon de ce qui a pu apparaître comme l’expression la plus accomplie de l’ancien mouvement critique à la fin des années 60 : la théorie situationniste. Prendre les choses à la RACINE, c’est critiquer les bases technoscientifiques de la société moderne, comprendre la parenté IDEOLOGIQUE profonde entre le progressisme politique ou social, c’est-à-dire la « mentalité de gauche » telle que la définit Theodore Kaczynski (5), et le progressisme scientifique. L’industrialisation est depuis la « révolution industrielle » en Angleterre une RUPTURE absolument fondamentale avec l’essentiel du processus d’HUMANISATION. Sans civilisation paysanne, c’est la civilisation tout court qui se défait, on le constate aujourd’hui. Et la signification historique de l’industrialisation, sa vérité profonde devenue manifeste au XXe siècle, c’est la destruction : avec Auschwitz et Hiroshima, on a les deux fonts baptismaux sur lesquels a été portée l’époque contemporaine.

Vous repensez votre approche critique à partir de votre lien avec la nature. Mais la ville, l’émeute, les diverses remises en cause du sacro-saint « respect » ?

Comment analysez-vous la violence urbaine aujourd’hui ?

À l’époque, la prétention idéologique assez répandue était de « vouloir tout et tout de suite », en préférant ignorer, entre autres, ce que chacun sait, c’est-à-dire que la vie et l’humanisation sont un combat, en tout cas un processus où rien n’est obtenu sans effort. Aujourd’hui, l’absence d’effort, l’instantanéité permise par les machines, par l’informatique, est justement ce que sacralisent nos sociétés. Quant aux « barbares » urbains que sécrète cette société, parce qu’elle ne peut faire autrement mais aussi, jusqu’à un certain point, parce qu’ils lui servent de repoussoir, ils reproduisent à leur manière le système marchand, ils en traduisent, par leur nihilisme, l’absence de perspectives, comme les mômes élevés à l’ordinateur et à l’Internet : ce sont d’ailleurs parfois les mêmes. On est dans la déstructuration psychologique intégrale, l’assujettissement complet à la machine.

( NOTE : SI vous perdez l’effort de la vie, pas le travail répétitif , mais plutôt le processus continuel d’éducation :  vous devenez des machines, et vous perdez la VIE, ou vous êtes remplacé totalement par l’intérieur et téléguidé par l’intérieur et l’extérieur ( l’android c’est vous ). Remplacer l’humanité entière par des machines c’est une idée séduisante ? qu’est ce que cela changerait ? c’est la même chose bit a bit. L’étincelle d’insoumission, l’étincelle de ceux qui ne font pas comme les autres, c’est se qui garantira TOUJOURS la survie des espèces )

Malgré ce sombre tableau, depuis quelques années vous reprenez la parole, vous écrivez, bref, vous vous exprimez à nouveau publiquement sur l’idée de révolution.

Le 8 février 2001, je passe en procès à Montpellier pour l’action contre le Cirad. Ce sera l’occasion de manifester l’existence d’un courant critique anti-industriel. Mais sobrement : l’activisme spectaculaire ne m’intéresse pas, surtout quand il cache la pauvreté de l’analyse. Ma critique de la technoscience est effectivement radicale : recherche publique, recherche privée, peu importe, quand ces gens, littéralement, ne savent pas ce qu’ils font, bricolent – sans en avoir, de leur propre aveu, la moindre compréhension théorique – des chimères génétiques aux effets imprévisibles. Le sabotage contre le Cirad était une attaque frontale contre des recherches publiques, afin de casser le mythe selon lequel une recherche contrôlée citoyennement pourrait être régulée : il faut commencer par comprendre que cette technologie est par essence incontrôlable. Le fameux « principe de précaution » dont on parle tant, nous l’appliquons, de la seule manière dont il peut l’être.

Est-ce qu’il faut encore faire le pari de la révolution ?

Les progrès de la soumission vont à une vitesse absolument effroyable. Par l’Internet ou tout autre artifice de la quincaillerie technologique, la « culture » industrielle se répand partout. Le temps nous est compté, car la vieille idée selon laquelle le capitalisme ou l’économie s’effondreront sous leurs contradictions est évidemment fausse.

Notre sort est entre nos mains : il s’agit de renouer avec le processus historique de l’humanisation.

D'autres racines, les NOTRES ! NOUS ! L'HUMANITE ! NOUS AU SENS INFORMATION et NON MATIERE OU TECHNOLOGIE ! L'humanité Avec sa sagesse, son apprentissage de ses erreurs historiques ! NOUS ! Image non tiré du film avatar, métaphore "transhumaniste" et "COSMISTE" pour benêt humain

(1) “Commentaires sur la société du spectacle”, éditions Gallimard (1988)
(2) “Panégyrique”, tome 1, éditions Gallimard.
(3) Porte-parole de la Confédération paysanne.
(4) Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.
(5) Cf. Théodore Kaczynski, “La Société industrielle et son avenir”, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 80, rue de Ménilmontant, Paris, 20e.

Pour aller plus loin :

Sur Guy Debord : “Commentaires sur la société du spectacle”.
Sur Théodore Kaczynski : « Les gauchistes ».
Sur René Riesel : Les livres publiés par cet auteur.

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