Du libre échange à l’éducation libre, et inversement

À la lecture du premier bilan de Cyrille sur les dix premiers jours d’existence du Planet-Éducalibre, bilan plus que mitigé et même quelque peu désabusé, j’avais commencé à rédiger le mien mais mon déménagement et quelques autres tracas quotidiens en ont retardé la rédaction. La tournure prise par l’article n’a plus grand chose à voir avec ce que l’on attend d’un bilan. Il s’agit davantage d’une réflexion plus globale sur la liberté des échanges par le réseau et la révolution numérique qui tarde à s’inscrire dans les pratiques éducatives. Et bien au-delà…

À ce jour, à voir le peu de sites/blogs agrégés et de demandes en instance de traitement, on peut, comme Cyrille l’a fait, se demander si la mutualisation des contenus pédagogiques ou le partage des connaissances via le réseau, est ou non une réelle préoccupation en milieu éducatif.

— Pour le dire franchement, non. Je crois même plutôt que cette rareté est le signe d’une profonde inquiétude. Pourquoi ? Pour Cyrille, l’une des raisons principales est le corps enseignant : les enseignants eux-mêmes « ne sont pas capables de travailler avec les nouveaux outils. » Au quotidien, je peux faire exactement le même constat : « Quand je vois que mes collègues font encore leur montage à la photocopieuse, que certaines ont encore l’intégralité de leurs cours […] manuscrits… » Et le photocopieur en portera encore longtemps les stigmates (colle, blanco…).

La petite poignée de geeks que l’on trouve, çà et là, dans les établissements scolaires, parle une langue étrangère. Ce sont des martiens, comme le dit Cyrille. En réalité, tous ces geeks appartiennent déjà à une autre humanité, une humanité qui vient d’être accouchée, comme l’a dit quelque part le philosophe Michel Serres. Et cet enfantement est si douloureux que le monde de l’éducation ne peut pas encore pleinement légitimer cette naissance. Parce qu’au fond, ce nouveau-né est un monstre qui l’ inquiète bien plus qu’il n’y paraît. On peut le comprendre…

Cette réticence serait-elle d’ordre générationnel ? Peut-être bien mais pour partie seulement.

En réalité, l’homme numérique est en avant de ce vieux monde de l’éducation et de la politique. Les geeks ne sont plus dans la cour de récréation. Il y a belle lurette qu’ils jouent, avec leurs gadgets, sur la scène du théâtre de l’imaginaire collectif. Il y a bien longtemps, en effet, que ces monstres, que l’on donne volontiers pour des asociaux, ne vivent plus dans les marges de la société légale. Et pour cause, ils en ont redéfini les frontières. C’est cela qu’il faudrait appeler la fracture numérique, pour reprendre une notion si chère à nos hommes politiques.

Ces pirates modernes sont en train de déconstruire les anciennes représentations de l’esprit humain pour les réintégrer au réel par des phénomènes qui semblent, aux yeux de beaucoup, aberrants de virtualité. Mais il n’en est rien. Le cybermonde est un tissu solide qui n’a nul besoin des autorités en poste pour s’annexer progressivement des pans entiers de la connaissance.

Les élites ont ici une large part de responsabilité. Mes déboires avec le rectorat de Mayotte en offrent une belle illustration. Nos dirigeants freinent le développement technologique et n’ont tout simplement par pris la mesure de la révolution à laquelle ils assistent, ahuris, effrayés qu’ils sont de la perte de contrôle qui s’opère à leur corps défendant. Leurs difficultés à légiférer sur le numérique en offrent un exemple criant. Que dire de cette volonté de moraliser le réseau… sinon que la représentation numérique qui l’anime est incompatible avec le cybermonde.

L’invention de l’ordinateur, cet objet extraordinairement universel, provoque un profond bouleversement. La déflagration, bien que sourde encore, est d’une brutalité inouïe. C’est bel et bien une révolution tout aussi fondamentale que l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie, une révolution culturelle et cognitive, pratique et langagière, qui est en train de s’accomplir.

Cette révolution n’a pas encore gagné l’enseignement — je ne parle pas, bien évidemment, des machines qui ont fait leur apparition dans les établissements scolaires. Pour le dire autrement, l’apparition de l’ordinateur en milieu scolaire n’a pas encore grandement changé l’ordre pédagogique tout simplement parce que le monde de l’éducation (les autorités autant que les enseignants) n’a pas encore pleinement pris la mesure du bouleversement que son arrivée est en train de provoquer. Les enseignants se battent, bec et ongles, pour conserver leurs prérogatives, il en va de la survie même de la profession. Et, de ce point de vue, ils n’ont pas tort de craindre ce changement qui devrait mettre au clou, petit-à-petit, un mode d’enseignement médiéval. Ce remplacement sera très certainement très long mais il se fera.

Avec l’ordinateur, nous assistons à un changement de support qui implique lui-même un changement dans les structures de l’enseignement. Le support ne dépend pas de la pédagogie, c’est l’inverse, c’est à la pédagogie de s’adapter à la révolution numérique. Tôt ou tard, le monde éducatif devra enregistrer l’obsolescence du support papier et adapter la pédagogie au numérique.

Jusqu’alors notre économie du savoir était basée sur la rareté et la cherté des supports, l’une étant souvent la conséquence de l’autre. Avec le numérique, une nouvelle manière d’appréhender le savoir est en train de naître. Ce ne sont pas seulement des méthodes d’apprentissage qui sont appelées à changer. Cette mutation est bien plus profonde. C’est la tête humaine qui change fondamentalement, comme elle a changé avec l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie. Des pans entiers du savoir sont en train de s’effriter. Nous n’avons plus besoin de ces bêtes de foire de type « mnémotechnique ». Ce type de fonctionnement intellectuel est devenu grotesque au regard des capacités de restitution de la machine. Montaigne ne disait rien d’autre : une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine.

Pour autant, aujourd’hui encore, se former ou s’instruire, c’est aller à l’école, au lycée, à l’université… formation qui peut ressembler, à Mayotte par exemple, comme dans bien des endroits du monde, à un parcours du combattant pour accéder aux sources jaillissantes de la connaissance. Ce qui ne semble pas émouvoir, outre mesure, les acteurs du monde de l’éducation. Distance spatiale ou géographique mais aussi sociale. Rendez-vous compte qu’ici, à Mayotte, on loue les manuels 50 € par an ! Quand on sait que le SMIC à Mayotte est inférieur de 63% à celui de la métropole et que le revenu annuel des ménages était de 9 337 € en 2005 contre 29 696 € en France métropolitaine

Ce changement profond dans notre rapport à la connaissance provoqué par les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) est en train de redéfinir l’espace même du savoir qui a toujours été conçu comme un lieu concentrationnaire, de la bibliothèque à la salle de cours. Un espace jusqu’alors réservé qui devient inutile. L’une des grandes nouveautés du cybermonde c’est précisément de ne plus avoir à se déplacer pour avoir accès au savoir… le savoir vient à nous via le réseau.

Avec le réseau, tout le savoir est, potentiellement, disponible pour tous et partout. Plus de besoin de se déplacer, plus besoin de l’acheter. Une fois que l’information circule, il n’y plus de rareté possible, plus de sanctuaires. Le réseau est un lieu de la révélation.

Sur le réseau, le pirate, comme on se plaît à le nommer dans les médias et chez les politiques, est le pirate de la liberté et de la vérité, celui qui révèle tout à tout le monde, celui qui s’attaque à la rareté, à la cherté et au secret.

Ces pirates de la liberté mettent le savoir en réseau, lieu de la non-rareté à l’opposé de l’économie du savoir construite patiemment par l’industrie culturelle, avec la caution du monde éducatif et celle du monde politique. Et l’on comprend aisément l’intérêt partagé par ces acteurs de l’économie de la rareté à faire obstacle à cette libre diffusion de la connaissance et de la culture… garder les privilèges que leur accorde leur position sociale.

Il est inévitable, avec le réseau, que tout le savoir soit en libre accès. La connaissance n’appartient plus désormais à des lieux réservés et protégés, des espaces de rareté et cherté, des supports obsolètes. Le savoir et la culture sont en train de se recomposer en un océan numérique dans lequel la société toute entière se baigne, se perd aussi et se noie parfois.

Aujourd’hui, la rareté résulte de la densité de l’information qui circule sur le réseau. La maîtrise de cette masse énorme (au sens étymologique, hors normes) exige des capacités de traitement et d’analyse différentes : fureter, répertorier, confronter, classer… pour découvrir les informations et les connaissances les plus fiables.

Les craintes de Cyrille sont fondées. Il est certain que cette nouvelle manière d’échanger la connaissance et la culture, cette disponibilité et cette densité de l’information, bouleverse le jeu démocratique et les règles capitalistes qui ont permis à quelques-uns de se bâtir des châteaux en Espagne tout en s’appropriant ce trésor de l’humanité accumulé de génération en génération. Mais est-ce là l’aspect fondamental de la révolution numérique en marche ?

— non. Ces acteurs « traditionnels » devront suivre le sens de la marche ou disparaître.

À l’heure du réseau, la Grande Bibliothèque, les magasins culturels autant que les salles de cours telles qu’elles sont encore organisées, ne sont plus que des vestiges, la survivance d’un monde concentrationnaire qui se meurt.

Source

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s