Les deux visages de Jésus au coeur de la crise institutionnelle de l’Eglise

Lorsqu’en 451, le Concile de Chalcédoine proclame que « Jésus-Christ est parfait dans la divinité et parfait dans l’humanité, vrai Dieu et vrai homme, en raison de quoi ses deux natures, la divine et l’humaine, sont unies sans se confondre » il est loin de se douter qu’un jour ces deux « Jésus » se disputeraient la direction institutionnelle de l’Église.

LE JÉSUS DE LA NATURE DIVINE, LE CHRIST

Ce Concile, réalisé 126 ans après celui de Nicée qui avait scellé la grande alliance entre le pouvoir temporel des rois et le pouvoir spirituel de l’Église, assurait par cette proclamation les bases théologiques et dogmatiques sur lesquelles les représentants de « Jésus ressuscité, le CHRIST », roi du ciel et juge suprême du monde, pouvaient se considérer comme de véritables rois disposant de la toute puissance divine. C’est ce Jésus, de la nature divine, qui inspirera et dominera le développement de la doctrine de l’Église pendant les siècles qui suivirent et qui justifiera en grande partie les allures royales de ceux qui en assureront la direction. Pas surprenant que, confrontés au modernisme et à d’autres calamités, les pères conciliaires de Vatican I, aient déclaré l’infaillibilité du Pape et de la collégialité des évêques, unis au Pape, les plaçant ainsi à l’abri de tout questionnement. Ainsi, investis de la plénitude des pouvoirs divins, ils ne peuvent errer sur des questions de doctrine et de morale. Que les théologiens, les prophètes et les docteurs de la loi en prennent bonne note. Jésus, le Christ, a mis entre leurs mains, Papes et évêques, la plénitude de sa puissance divine.

La doctrine qui repose sur ce Jésus de la divinité, le Christ, est celle qui le proclame Fils de Dieu, envoyé du Père dans le monde pour prendre sur lui ses péchés en s’offrant en sacrifice sur la croix pour leur rémission. En le ressuscitant d’entre les morts, Dieu l’a établi, maître et souverain, avec plein pouvoir pour juger le monde. L’Église a donc pour mission de prolonger dans le temps ces pouvoirs du Ressuscité et d’inviter le monde au repentir et à la conversion, rendant ainsi grâce à Dieu pour toutes les merveilles réalisées en son nom au ciel et sur la terre. Les liturgies et les sacrements deviennent ainsi le prolongement de l’action du Tout Puissant. Les pasteurs, Pape, évêques, prêtres en sont les représentants officiels dotés des pouvoirs divins, alors que les fidèles témoignent, par leur vie, leur reconnaissance et soumission à l’Église et au Dieu qui les libèrent de leurs péchés et leur assurent la vie éternelle. La spiritualité et la mystique de ces siècles vont en ce sens.

LE JÉSUS DE LA NATURE HUMAINE, JÉSUS DE NAZARETH

Bien que ce Jésus de l’Histoire n’ait jamais été complètement oublié dans l’Église, il n’en a jamais été une figure dominante dans ses institutions, sa doctrine et sa spiritualité. Pour cause. Autant le premier trône au plus haut des cieux, autant le second est au plus bas sur la terre. Donc, deux Jésus qui n’habitent pas la même terre, qui n’ont pas la même présence au monde et qui se disputent la direction de l’Église.

Si de nombreux livres nous ont fait connaître le Jésus de la nature divine, devenu, par sa mort et résurrection, sauveur du monde, Roi du ciel et de la terre, d’autres plus récents et toujours plus nombreux nous font connaître le Jésus de la nature humaine, celui-là même que nous présentent les Évangiles, les Écrits du Nouveau Testament ainsi que la vie des premières communautés chrétiennes. Un Jésus qui n’a rien d’un roi ni d’un juge, un Jésus qui se fait proche des pauvres, des humbles, des malades, des gens de bonne foi comme Zachée et Nicodème. Un Jésus qui est aussi capable de colère en chassant les vendeurs du temple, en apostrophant ces scribes, ces pharisiens et ces docteurs dont l’hypocrisie les transforme en de véritables sépulcres blanchis, remplis d’ossements de morts et de toute pourriture. En somme, un Jésus avec les pieds bien ancrés dans l’histoire humaine, un Jésus qui interpelle les apôtres aux grandes ambitions, les disciples inquiets du lendemain, qui transforme l’autorité en serviteur, qui fait du plus grand le plus petit et du plus petit le plus grand. Ce Jésus est celui qui plaît le plus aux pauvres, aux assoiffés de justice, aux laissés pour compte. Il plait beaucoup moins à ceux qui détiennent actuellement l’autorité et se retrouvent quelque peu dans la peau des grands prêtres du temps de Jésus.

Plus de 1000 théologiens, réunis dernièrement dans le cadre du 30ième congrès de l’Association Jean XXIII, ont lancé, au terme de leurs délibérations sur ce Jésus de Nazareth, ce mot d’ordre :

« Le temps des silences est terminé. C’est le temps du témoignage, de l’engagement, c’est le temps de raviver la foi en Jésus, de marcher sur ses pas, de faire nôtres les demandes de service et de solidarité avec les plus délaissés et d’aider à implanter le règne de Dieu au milieu de nous comme un règne de justice, de paix, de liberté, d’égalité et de fraternité solidaire. »

Présent à ce Congrès, John Sobrino, jésuite profondément engagée dans la proclamation des Évangiles et récemment interpellé par la Congrégation de la Foi pour son livre sur Jésus de Nazareth, considéré comme trop humain et pas assez divin, a eu ces paroles :

« L’Église a trahi Jésus. Cette Église n’est pas celle qu’a voulue Jésus. C’est l’idée que j’ai maintenant, alors que je suis vieux et à moitié aveugle, dans l’attente de la mort. »

Effectivement, il avait pris congé de l’hôpital, connecté à un sérum de vie, pour se rendre à ce Congrès. Ancien conseiller de Mgr Romero, cet évêque du Salvador assassiné par des militaires, il avait lui-même échappé par miracle à la tuerie de l’Université des Amériques au Salvador qui avait fait 9 morts dont 7 jésuites et deux laïcs. Cette journée-là il était à l’extérieur pour donner une conférence.

Il est curieux de noter que plusieurs théologiens qui ont écrit, ces dernières années, des ouvrages sur Jésus de Nazareth aient fait l’objet de réprimandes et parfois mis au silence de la part de la Congrégation de la foi. Les reproches sont pour la plupart liés à l’insistance que mettent les auteurs sur le caractère humain de Jésus au détriment de son caractère divin comme si l’un n’éclairait pas l’autre. Jésus n’a-t-il pas dit « Qui me voit, voit le Père. »

Hans Küng, dans le deuxième tome de ses Mémoires, met bien en évidence la source principale de ces divergences. Certains abordent les problèmes, les situations, les personnes en partant de principes, de doctrines, c’est-à-dire en partant d’en haut pour aller progressivement vers le bas. D’autres font le contraire. Ils partent d’en bas et s’avancent progressivement vers le haut. À la question de savoir qui est ce Jésus de Nazareth, les premiers commenceront en disant qu’il est le fils de Dieu, née de la Vierge Marie, qu’il est le sauveur du monde… . Les seconds commenceront à raconter tout simplement son histoire au milieu des siens, parleront de ses attitudes et comportements avec les divers composantes de la société : les malades, les pauvres, les étrangers, les grands prêtres, les docteurs de la loi, les femmes, les pécheurs. Finalement il sera mis à mort pour les propos qu’il aura tenus et les comportements qu’il aura adoptés. (p.54)

Dans une conférence récente à l’Université des Amériques au Salvador, Jose Comblin (87 ans), un autre de ces prêtres et théologiens engagés auprès des pauvres dans les zones les plus défavorisées du Brésil, a brossé le portrait d’un Jésus bien présent dans son milieu, n’ayant rien de ces allures de Seigneur et de Roi de l’univers. Dans cette conférence, en espagnol, il invite les théologiens à dégager toujours plus et toujours mieux ce qui se rattache vraiment à Jésus lui-même, ce qu’il a dit et ce qu’il a vraiment fait, de manière à mieux comprendre et à mieux distinguer ce que les traditions et coutumes lui ont attribués tout au long des 20 siècles qui nous en séparent. La religion qu’est devenue l’Église doit trouver ses origines dans ces traditions. Pour lui, les Évangiles ne se rattachent à aucune religion et ne sont pas elles-mêmes une autre religion.

« L’évangile vient de Jésus-Christ. La religion ne vient pas de Jésus-Christ. L’évangile n’est pas religieux. Jésus n’a fondé aucune religion. Il n’a pas fondé des rites ; n’a pas enseigné de doctrines : il n’a pas organisé un système de gouvernement… rien de cela. Il s’est dédié à annoncer, à promouvoir le règne de Dieu. Ou soit, un changement radical de toute l’humanité dans tous ses aspects. Un changement, et un changement dont les auteurs seront les pauvres. Il s’adresse aux pauvres pensant qu’ils sont les seuls à pouvoir agir avec cette sincérité, avec cette authenticité pour promouvoir un monde nouveau. Serait-ce là un message politique ? Non pas dans le sens qu’il proposerait un plan, une manière… non, pour cela l’intelligence humaine est suffisante ; mais comme objectif politique, parce qu’il s’agit d’une orientation donnée à toute l’humanité. »

CONCLUSION

Pour comprendre ce qui se passe dans l’Église catholique et pour l’ensemble des Églises chrétiennes, il faut être conscients que le Jésus qui nous vient des doctrines n’est pas le même que celui qui nous vient directement de l’histoire. Les premiers partent de doctrines alimentées de références bibliques. Les seconds partent de Jésus de Nazareth, de son histoire sur les terres de la Palestine, il y a plus de 2000 ans. Ces derniers ne nient pas la divinité de Jésus qui se laisse découvrir non plus par des doctrines mais par son humanité. « Qui me voit, voit le Père » et « si on ne croit pas en ma parole, que l’on croit à tout le moins en mes œuvres ». La seule voie donnée aux humains pour saisir le véritable visage de Dieu n’est-elle pas celle qui conduit à saisir le véritable visage de l’homme Jésus ? N’est-il pas, dans l’histoire de l’humanité, la manifestation et la révélation la plus parfaite du visage de Dieu ?

Oscar Fortin
http://humanisme.blogspot.com

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